Nous avons mis 10 000 ans à vaincre la faim. Nous payons aujourd'hui entre 300 et 1 000 € par mois pour la simuler.

En 2024, 673 millions d'êtres humains ont eu faim. Vraiment faim. Celle qui réveille la nuit — pas celle qui pousse vers le frigo pendant un épisode sur Netflix.

Au même moment, à l'autre bout de la table, une part croissante de l'humanité s'injecte chaque semaine une molécule dont la fonction première est de couper l'appétit.

Bienvenue dans la grande fracture nutritionnelle du XXIᵉ siècle : un monde incapable à la fois de nourrir ceux qui meurent de faim et de rassasier ceux qu'il a trop nourris.

L'espèce qui a trop mangé

Soyons honnêtes : l'obésité est une maladie, pas une faute morale. Je ne me moque pas des malades. C'est le système qui les fabrique qui m'interroge.

Parce que nous — l'industrie alimentaire — sommes très bons dans ce que nous faisons. Nous avons appris à rendre un produit irrésistible : le point de félicité du sucre, le croquant calibré, le sel qui en appelle un autre. Des décennies de R&D passées à franchir le seuil de satiété avant même que le cerveau ne s'en aperçoive.

Résultat : plus d'un milliard d'adultes obèses, et une trajectoire vers 1,13 milliard d'ici 2030. La croissance la plus rapide ? Pas à Beverly Hills. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire — ceux-là mêmes qui, sur la carte d'à côté, comptent encore leurs affamés.

Le même continent, parfois le même pays, abrite désormais les deux extrêmes nutritionnels. Belle prouesse.

Le stylo qui efface notre propre travail

Puis est arrivé le GLP-1.

Nous avons donc une industrie — la mienne — qui dépense des fortunes pour rendre les gens incapables de s'arrêter de manger. Et une industrie voisine — la pharma — qui dépense des fortunes pour leur en redonner la capacité.

L'antidote au produit alimentaire, vendu séparément. Un marché estimé à 150 milliards de dollars d'ici 2035. À peu près le PIB de plusieurs pays où l'on a faim.

Nous avons inventé l'abondance. Puis le médicament contre l'abondance. Il ne manque plus que l'abonnement.

L'espèce qui n'a pas assez mangé

Pendant que l'Occident débat du dosage, l'Afrique compte 307 millions de personnes qui ont faim — plus d'une sur cinq. 2,6 milliards d'êtres humains n'ont pas les moyens d'une alimentation simplement saine.

Pas d'un dessert. Pas d'un complément. Saine.

Et la démographie n'attend pas : 9,7 milliards d'humains en 2050, l'essentiel de la croissance en Afrique et en Asie. Pour suivre, il faudra produire 50 à 70 % de nourriture en plus, sur une planète qui se réchauffe et des sols qui s'épuisent.

La question qui dérange

Nous savons concevoir un snack qui se vend tout seul. Saurons-nous concevoir une calorie qui nourrit vraiment ceux qui en manquent ?

Car à force d'optimiser le plaisir et de courir après le brevet du frein, nous avons oublié le sens du métier : nourrir. Correctement. Tout le monde.

La prochaine grande innovation alimentaire ne sera ni plus addictive, ni plus injectable. Elle sera plus équitable. Plus dense en nutriments, plus sobre en ressources, accessible là où la faim progresse encore.

Tout le reste n'est que de l'ingénierie de symptômes. Et ça, nous savons déjà très bien le faire.

Alors, chers confrères de l'alimentaire : en 2026, continuons-nous d'affiner le point de félicité — ou remettons-nous la nutrition au centre de l'assiette ?