Il y a une scène qui revient dans les rayons des supermarchés depuis quelques mois. Un client s'arrête devant les pâtes, prend un paquet, le repose, puis en prend deux. Puis trois. Il ne sait pas trop pourquoi. La veille, le journal parlait du détroit d'Ormuz et d'un baril de pétrole qui repartait à la hausse. On lui a dit que « ce n'est pas comme en 2022 ». Il n'y croit qu'à moitié. Alors il achète des pâtes.
Ce petit geste dit à peu près tout de notre rapport actuel à l'assiette. La guerre en Ukraine dure depuis assez longtemps pour qu'on ait cessé de la citer à chaque bulletin, et l'embrasement de ce printemps avec l'Iran a rouvert une plaie qu'on croyait cicatrisée : la peur de manquer. Pas la faim, non. La peur. Ce n'est pas la même chose, et c'est précisément cet écart qui rend ce moment si étrange à raconter.
Deux guerres, une seule addition
Sur le papier, les chiffres inviteraient presque au calme. L'indice FAO des prix alimentaires s'établissait à 130,3 points en juin, en léger recul sur mai, tiré vers le bas par le sucre, les céréales et les produits laitiers. On pourrait s'en réjouir et refermer le dossier. Ce serait aller trop vite.
Car derrière la moyenne mondiale, la mécanique est déjà repartie. L'Ukraine, c'est le blé et l'huile de tournesol dont dépend une bonne partie de la planète, un corridor maritime tenu par la volonté et des accords fragiles. L'Iran, ou plus exactement Ormuz, c'est autre chose : du gaz, du pétrole, et donc des engrais. Or l'engrais, on l'oublie souvent, est le vrai cœur du réacteur. Un agriculteur qui paie son ammoniac plus cher au printemps produit moins, ou produit à perte, et cette facture-là n'apparaît pas tout de suite en rayon. Elle arrive plus tard, avec le décalage tranquille d'une récolte.
La FAO ne se fait aucune illusion. Son économiste en chef, Maximo Torero, a prévenu que les tensions autour d'Ormuz pourraient marquer « le début d'un choc agroalimentaire systémique », à plein effet dans six à douze mois. L'énergie d'abord, puis les engrais et les semences, puis la baisse des rendements, puis la flambée des prix et enfin l'inflation à table. La fenêtre pour agir, dit-il, « se referme rapidement ». Traduction : ce que nous mangerons cet hiver et l'an prochain se décide maintenant, dans les champs et les ministères, pas dans nos caddies.
Mange-t-on par peur ?
Reste la vraie question, celle qui m'intéresse : et nous, dans tout ça ? Comment un pays mange-t-il quand il a peur sans avoir faim ?
De deux façons contradictoires, et souvent chez la même personne. Il y a d'abord le réflexe de réconfort. Le stress fait monter le cortisol, le cortisol réclame du gras et du sucre, et personne n'a jamais géré une crise d'angoisse géopolitique devant une assiette de crudités. Les industriels le savent : quand l'incertitude monte, les ventes de biscuits, de chocolat et de plats mijotés tiennent, parfois mieux que le reste. On ne se console pas d'un journal anxiogène avec un smoothie détox. On se console avec ce qu'on mangeait enfant.
Et puis il y a le mouvement inverse : la peur qui serre les cordons de la bourse. Là, on coupe. On renonce au restaurant du vendredi soir — les enseignes le sentent, cette « crise du désir » dont parlent les observateurs de la consommation, ce désamour de la sortie qu'on remplace par un bon repas maison trois fois moins cher. On revient aux marques de distributeur, on chasse les promotions, on remplit un peu le placard « au cas où ». Le fameux paquet de pâtes en trop.
Alors, réconfort ou retenue ? Les deux cohabitent, et c'est ça qui déroute. On se prive du superflu pour mieux se rassurer sur l'essentiel. On rogne le budget sorties, mais on garde — voire on augmente — la petite douceur sucrée qui tient lieu de doudou. La peur ne nous fait pas manger moins. Elle nous fait manger autrement, plus près de chez nous, plus près de nos souvenirs, un œil sur le prix et l'autre sur le monde.
« On s'en fout, on mange » ?
Il y a bien sûr la troisième voie, celle qu'on entend au comptoir : et si on s'en fichait, tout simplement ? Cette indifférence existe, mais je crois qu'elle est mal nommée. Ce n'est pas du je-m'en-foutisme ; c'est de l'épuisement. Après des années de crises empilées — pandémie, Ukraine, inflation, maintenant l'Iran — le cerveau finit par éteindre l'alarme, juste pour rester sain. Manger normalement, refuser de stocker, s'offrir encore une belle pièce de viande, devient presque un acte de résistance tranquille. Une façon de dire que la vie continue. C'est respectable. C'est même assez sain, tant que l'addition suit.
Ce qui mijote dans nos assiettes
Reste à savoir ce que tout cela prépare pour demain, et demain est proche. Trois tendances se dessinent déjà.
La première, c'est le retour en grâce du placard et du local. Quand le lointain devient synonyme de risque — un détroit qu'on peut fermer, un corridor qu'on peut bombarder —, le circuit court cesse d'être une posture de citadin pour devenir une police d'assurance. On va revoir fleurir les légumineuses, les conserves et la cuisine d'économie, et une agriculture qui vend sa proximité comme un argument de sécurité autant que de goût.
La deuxième, c'est la protéine sous tension. La viande dépend du prix des céréales et de l'énergie ; si l'engrais s'envole, l'élevage encaisse, et l'arbitrage se fera au portefeuille plus qu'à la conscience. Les alternatives végétales, longtemps portées par l'écologie, pourraient trouver un second souffle par pure raison budgétaire.
La troisième, plus discrète, c'est le déplacement du plaisir. À mesure que le pouvoir d'achat se resserre, le petit luxe alimentaire — le carré de bon chocolat, le fromage qu'on aime — devient le dernier rempart contre la grisaille. On coupera partout, sauf là. Les marques qui l'ont compris ne vendent plus un produit ; elles vendent de la consolation.
Manger n'a jamais été qu'une affaire de calories. C'est un baromètre de nos peurs et de nos espoirs, et il oscille beaucoup en ce moment. La bonne nouvelle, s'il en faut une, c'est qu'aucune de ces guerres lointaines n'a encore vidé nos rayons. La moins bonne, c'est que le vrai choc — celui des engrais et des récoltes — ne se voit pas encore. Il mûrit tranquillement, quelque part entre un champ ukrainien et un détroit iranien, et il finira comme le reste : dans notre assiette.